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Entre The Gazette et The Globe and Mail

Dans sa thèse, la doctorante Chantal Lacasse a comparé des centaines d’éditoriaux de deux journaux de langue anglaise influents couvrant la période de 1976 à 1982 au Québec

Par : Yvon Larose
Au lendemain de l’élection du Parti québécois, le 15 novembre 1976, <em>The Gazette</em> publie une caricature de Terry Mosher (Aislin) sur laquelle le premier ministre sortant, Robert Bourassa, se tient debout près du nouveau premier ministre du Québec, René Lévesque. Celui-ci dit: «O.K. Everybody Take a Valium!», un médicament utilisé pour combattre l’angoisse et l’anxiété.
Au lendemain de l’élection du Parti québécois, le 15 novembre 1976, <em>The Gazette</em> publie une caricature de Terry Mosher (Aislin) sur laquelle le premier ministre sortant, Robert Bourassa, se tient debout près du nouveau premier ministre du Québec, René Lévesque. Celui-ci dit: «O.K. Everybody Take a Valium!», un médicament utilisé pour combattre l’angoisse et l’anxiété.

Le Québec anglophone: une communauté distincte du reste du Canada? C’est le titre qu’a donné la doctorante en histoire Chantal Lacasse à sa thèse de près de 450 pages, thèse dont elle a fait la soutenance au mois d’août. Pour tenter de répondre à cette question, elle a mené une vaste étude comparative des positions éditoriales de deux journaux anglophones de premier plan, l’un montréalais, The Gazette, l’autre torontois, The Globe and Mail, en rapport avec certains débats publics ayant eu lieu au Québec et au Canada de 1976 à 1982.

Cette période charnière de l’histoire des Anglo-Québécois a été marquée par des événements majeurs tels que l’élection, en 1976, d’un parti indépendantiste au Québec et la tenue, en 1980, d’un référendum sur la souveraineté du Québec, deux épisodes perçus comme une menace à l’intégrité du pays. Il y a aussi eu l’érosion, après l’adoption de la loi 101 par le gouvernement du Parti québécois, des acquis linguistiques de la communauté anglo-québécoise. L’«affaire Sun Life», soit le déménagement du siège social de l’assureur de Montréal à Toronto, et l’introduction du bilinguisme dans l’aviation québécoise ont également provoqué des ondes de choc durant cette période, laquelle s’est conclue par le rapatriement, en 1982, de la Constitution canadienne depuis Londres.

«Je suis née dans les années 1970 à un moment où la communauté anglo-québécoise tisse de plus en plus de liens avec la communauté franco-québécoise, raconte Chantal Lacasse. Mes grands-parents avaient donné l’exemple bien avant. Mes grands-mères sont d’origine anglophone et mes grands-pères sont francophones. De plus en plus de relations se créaient au quotidien. En prévision de ma thèse, je me suis dit qu’il y avait peut-être à cette époque un terrain propice à une meilleure compréhension entre les deux groupes, d’où mon hypothèse de recherche doctorale que les Anglo-Québécois se sont différenciés du reste du Canada dans ces moments clés.»

Elle rappelle qu’entre 1976 et 1982, s’opère, sur la scène provinciale, un renversement du rapport de force entre les deux communautés linguistiques québécoises et, sur la scène fédérale, une véritable opération de refondation du pays.

La Charte de la langue française

Dans son travail de terrain, la doctorante a épluché des centaines d’éditoriaux de The Gazette et de The Globe and Mail. L'un des quatre chapitres de sa thèse est consacré à la Charte de la langue française, ou loi 101. Ce sujet central a amené Chantal Lacasse à analyser plus de 200 éditoriaux parus dans The Gazette et une trentaine dans The Globe and Mail. Dans le premier cas, les textes couvraient la période comprise entre janvier 1976 et décembre 1982. Pour le journal torontois, la période couverte va d’avril 1977 à octobre 1982.

Le 2 avril 1977, The Gazette prend position sur la Charte de la langue française: «A PQ Manifesto of Intolerance». En janvier 1978, l’«affaire Sun Life» inspire les titres suivants: «A Brutal Slap in the Face» selon le journal montréalais et «Sun Life Was Honest» selon le média torontois. Le 23 janvier 1979, le quotidien montréalais aborde la question du statut des anglophones au Québec sous le titre «Anglos Have a Future Here». Le même mois, les deux journaux réagissent au volet de la loi 101 concernant l’affichage commercial, la publicité et la signalisation routière. The Gazette y va du titre: «Anglophone Quebecers Refuse Invisibility» tandis que The Globe and Mail affirme: «Better Put a Stop to It». Le 24 février, The Gazette publie un éditorial sur le projet de référendum intitulé «The PQ Dreams in Color». Deux semaines plus tard, The Globe and Mail aborde le sujet avec un éditorial coiffé du titre «The Impossible Dream».

«The Gazette, écrit la doctorante dans sa thèse, m’est apparue, de manière générale, plus modérée. L’équipe éditoriale exprime une sensibilité à l’égard de la cause franco-québécoise en autant que les circonstances le commandent. Le journal montréalais tient ainsi un discours aux couleurs québécoises, doté de propos concessifs et médiateurs à l’occasion de la loi 101, de la mise en œuvre du bilinguisme dans l’aviation au Québec et pendant les campagnes électorale et référendaire.»

Selon Chantal Lacasse, The Gazette saisit et présente avec plus de justesse et de subtilité que The Globe and Mail les enjeux liés aux réalités québécoises et canadiennes. Ce fut notamment le cas de la «saga du français dans l’air». The Gazette s’approprie de manière quasi complète l’argumentaire franco-québécois. En revanche, The Globe and Mail, reflétant le point de vue du reste du Canada anglais, se situe aux antipodes de cet argumentaire. Dans sa thèse, la doctorante écrit que «The Globe and Mail se sent en effet appelé à réagir seulement lorsque la législation péquiste menace l’intégrité du pays ou les droits des Canadiens anglais. L’épée de Damoclès indépendantiste hante toujours le quotidien de la Ville Reine, pour qui les démarches linguistiques et le nationalisme chauvin du Parti québécois infligent de l’insécurité au reste du Canada.»

L’enracinement de The Gazette dans la société québécoise expliquerait le ton rassembleur de son équipe éditoriale ainsi que sa couverture nuancée et compréhensive des enjeux québécois, comme lors de l’élection du Parti québécois et de la tenue du référendum. «Cette attitude, poursuit-elle, contraste avec l’appréciation rigide et négative de The Globe and Mail dont la couverture, hantée par le spectre indépendantiste, paraît lointaine et bien moins sympathique.»

Cela dit, cette retenue démontrée par The Gazette n’a pas empêché l’emploi de termes ou d’expressions virulentes à l’endroit du gouvernement péquiste. Les éditoriaux parlent de «mentalité de siège» et de «confinement dans des ghettos». On avance que les anglophones «risquent de tomber dans l’oubli». Les mesures linguistiques sont qualifiées de «discriminatoires», d’«abomination» et de «méprisables».

Le recours à l’ironie

La thèse contient une série de caricatures, publiées principalement par The Gazette, durant la période 1976-1982. La toute première image, parue le 16 novembre 1976 au lendemain de l’élection du Parti québécois, est l’œuvre de Terry Mosher (Aislin). Sur cette caricature, le premier ministre sortant, Robert Bourassa, se tient debout près du nouveau premier ministre du Québec, René Lévesque. Les deux regardent le lecteur. Lévesque pointe celui-ci du doigt en disant: «O.K. Everybody Take a Valium!», que l’on pourrait traduire par «OK, tout le monde, prenez un Valium!», un médicament utilisé pour combattre l’angoisse et l’anxiété. Selon Chantal Lacasse, le message des deux premiers ministres consiste à dire: «Relaxez, ce n’est pas grave que le Parti québécois ait pris le pouvoir. Ce n’est pas la fin du monde. Le PQ a promis une bonne gouvernance». «Mais ailleurs au Canada anglais, dit-elle, c’était la panique.»

Six mois plus tard, le 17 mai 1977, une autre caricature d’Aislin fait réagir. Sept Franco-Québécois montrent leur évidente satisfaction à l’endroit du gouvernement péquiste. Ils sourient et dégagent sérénité et assurance. Un homme costaud, positionné au centre de l’image et arborant sur son chandail le slogan du Parti libéral lors de la campagne électorale de 1960, «Maîtres chez nous», personnifie, selon la doctorante, la Révolution tranquille. Un homme relativement jeune et élancé, arborant sur son chandail le logo péquiste, représenterait, quant à lui, l’élection du Parti québécois. À côté d’eux, un petit homme, dont le visage exprime un grand embarras, porte sur son chandail l’expression suivante: «I’m English & I’m terrified!».

Selon elle, si The Gazette recourt surtout à l’ironie pour faire ressortir l’absurdité de certaines mesures qu’elle désapprouve, The Globe and Mail préfère monter le ton par l’utilisation du sarcasme et de la satire. «Prodiguées dans une structure de texte argumentatif non concessive et dénuée de nuances, écrit-elle dans sa thèse, les critiques torontoises envers les politiques péquistes et René Lévesque deviennent des attaques directes et assassines.»

«À la suite de ma recherche, explique Chantal Lacasse, la communauté anglophone du Québec m’apparaît bel et bien distincte du reste du Canada. Les Anglo-Québécois se distinguent par leur québécité. On perçoit dans le discours éditorial de The Gazette des caractéristiques spécifiques au Québec et à la culture québécoise, comme la reconnaissance du nécessaire rattrapage linguistique des francophones.»

Selon elle, le journal montréalais s’approprie des matériaux culturels franco-québécois qui lui permettent d’exprimer une affiliation fluide et plurielle, tel un caméléon modifiant son épiderme selon les contextes politiques. «L’incorporation de la variable “Québec”, explique-t-elle, lui permet de saisir et présenter avec plus d’empathie, de justesse et de subtilité les enjeux liés aux réalités québécoises et canadiennes. En déployant des représentations appartenant à la fois aux anglophones et aux francophones, le journal anglo-québécois peut ainsi se prêter au rôle d’interprète et de médiateur entre le Canada anglais et les Franco-Québécois.»

Le  17 mai 1977, soit six mois après l’élection du Parti québécois, une caricature d’Aislin montre un groupe de sept Franco-Québécois souriants et sereins. Parmi eux, deuxième à partir de la droite, un petit homme, dont le visage exprime un grand embarras, porte sur son chandail l’expression suivante: «I’m English & I’m terrified!».

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