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La Terre, cette tour de Babel toponymique

Dans son récent ouvrage, Henri Dorion convie les lecteurs à découvrir l’originalité, la complexité et la beauté du monde par les noms de lieux

Par : Yvon Larose
En plus de 300 pages, Henri Dorion aborde plus de 2000 toponymes d’ici et d’ailleurs. Pour lui, la Terre est un grand livre. Ses chapitres en sont les continents, ses paragraphes, les pays, ses phrases, les villes, ses mots, les rues.
En plus de 300 pages, Henri Dorion aborde plus de 2000 toponymes d’ici et d’ailleurs. Pour lui, la Terre est un grand livre. Ses chapitres en sont les continents, ses paragraphes, les pays, ses phrases, les villes, ses mots, les rues.

Qu’ont en commun le lac Aachikamakuskasich situé au nord du Québec, le village écossais de John O’Groats et la ville marocaine de Souk Elarbaa Du Gharb? Ces noms de lieux, plus exotiques les uns que les autres, se retrouvent tous dans le plus récent ouvrage d’Henri Dorion, professeur à la retraite du Département de géographie, ex-président de la Commission de toponymie du Québec et auteur à ce jour d’une quarantaine d’essais. Cet érudit, grand voyageur devant l’Éternel, est un spécialiste de la géographie politique, celle d’ici et celle de nombreux pays à travers le monde. Intitulé Ce que cache le nom des lieux et publié aux Éditions MultiMondes, ce livre de plus de 300 pages fourmille de noms de lieux – il en contient plus de deux mille! – couvrant les cinq continents.

«Le voyage est l’oxygène du géographe, explique Henri Dorion. Mon goût pour la découverte, mais aussi les besoins de mon travail, m’ont amené dans environ 70 pays.»

Avec ce livre, l’auteur a voulu montrer l’intérêt de la toponymie, «une belle science, une science passionnante» qui fait appel à plusieurs disciplines, comme la géographie, le droit, l’histoire et le folklore. Pour lui, la Terre est un grand livre. Ses chapitres en sont les continents, ses paragraphes, les pays, ses phrases, les villes, ses mots, les rues.

«En écrivant, poursuit-il, j’ai réalisé qu’il y a encore énormément de choses à dire à ce sujet. La toponymie est inépuisable. Les toponymes ont et sont une mémoire. Il y a probablement entre 50 et 100 millions de noms de lieux sur la Terre. On n’aura jamais fini d’en parler.»

Très accessible, l’ouvrage, ponctué de touches d’humour et où abondent les anecdotes, est écrit dans une langue claire et précise. Pas moins de 25 pages sont consacrées à un index des surnoms de lieux. «En toponymie, dit-il, on parle assez rarement des surnoms de lieux. Mon livre en contient plus de 500. La signification des noms de lieux n’est pas toujours transparente. On peut penser ici au vocable Québec. Pour certains, ce mot d’origine autochtone signifie “détroit”, pour d’autres il veut dire “un rétrécissement du fleuve”. Un nom est donné à un lieu au début, le surnom vient après un événement. Ainsi, avec le temps, Québec a été surnommée “le berceau de la Nouvelle-France en Amérique” et “la Vieille Capitale”. Avec les surnoms, on sait toujours ce que ça veut dire.»

Le gentilé, la France et le dictionnaire urbain

Ce que cache le nom des lieux est subdivisé en 50 chapitres aux titres souvent évocateurs. L’un d’eux aborde la question du gentilé, soit le nom collectif de ceux qui habitent une région, une ville, un village. Au Québec, la grande majorité des quelque 1200 municipalités ont un gentilé qui leur est propre. Si aucune ambiguïté n’existe avec les vocables Montréalais, Sherbrookois ou Labradorien, il en va autrement pour la vingtaine de lieux habités comprenant le nom de sainte Anne. Faisant preuve de créativité, les habitants de Sainte-Anne-de-Beaupré se désignent comme des Saintannois, ceux de Sainte-Anne-de-la-Pérade comme des Péradiens et ceux de Sainte-Anne-de-Bellevue comme des Annabellevois.

Qui dit toponymie dit nécessairement la France. Ce pays occupe une place unique dans le panorama mondial des noms de lieux avec au moins quatre millions de toponymes.

«Il existe une grande différence entre la toponymie française et celle du Québec, explique Henri Dorion. La toponymie québécoise est transparente. Dans 99% des cas on comprend la signification. En France, les noms de lieux ont été donnés il y a plus de 1000 ans. La langue évolue. La langue des Gaulois, ensuite le latin, puis l’ancien français… En conséquence, la forme actuelle de plusieurs noms de lieux n’est pas transparente.»

Selon l’auteur, de jeunes pays comme le Canada et les États-Unis ont une toponymie pratique. Les vieux pays d’Europe, quant à eux, ont très souvent une toponymie étymologique. En France, fréquemment, des linguistes font la recherche toponymique. Au Québec, ce sont davantage des historiens.

Ce que cache le nom des lieux comprend six parties. L’une d’elles s’intitule «La ville, un dictionnaire de toponymie». «La ville est un dictionnaire par ses noms de rues, souligne-t-il. Il est possible de connaître l’histoire d’un lieu par les noms de ses rues. Cela dit, les très grandes villes, en Amérique du Nord et du Sud, ont beaucoup utilisé la numérotation. En Europe, c’est très rare. 1ère Rue, 2e Rue, c’est très utile, cela facilite l’orientation.»

Du monde animal au corps humain à la politique

La toponymie fait la part belle au monde animal. Ce qui fait dire à Henri Dorion que la carte géographique du Québec est la plus zoologique du monde! Selon lui, la variété et la fréquence des lacs et rivières dont les noms utilisent celui d’un animal sont impressionnantes. Ainsi, le nombre de noms de lieux mentionnant le castor dépasse 500, la truite 400, le caribou et le canard 250.

Des animaux ont donné leurs noms à des municipalités telles que Pointe-aux-Outardes, Saint-Roch-de-l’Achigan et Maskinongé. On pourrait ajouter Cap-à-l’Aigle, Lac-à-la-Tortue et Rivière-au-Renard. «Il faut aussi savoir, écrit-il, que Natashquan signifie en innu «là où on prend des ours». Mentionnons les noms de quelques communautés autochtones: Coucoucache, dont le nom atikamek signifie «hibou», Cacouna, se référant à la tortue en langue malécite, Nemaska, aux poissons en cri. Des milliers de noms de lieux d’origine autochtone cachent ainsi leur signification. «Dommage, car la toponymie amérindienne et inuite est fort riche, et inclut souvent une référence au contexte de la relation avec l’animal en question.»

Le corps humain est également très présent en toponymie, il sert souvent de modèle, et ce, dans plusieurs langues. «En fait, écrit l’auteur, les noms de lieux, du Québec et du monde, évoquent presque toutes les parties du corps de l’être humain ou de la bête; une véritable anatomie toponymique. En visitant le bassin d’un cours d’eau situé au cœur d’une vaste région, on peut remonter à la tête d’une rivière qui coule au pied de hautes montagnes chauves avant de devenir, après plusieurs coudes, une importante artère fluviale qui se sépare en plusieurs bras, enserrant des langues de terre et transformant les bouches du fleuve en un vaste delta.»

La politique a joué un rôle déterminant dans l’histoire en ce qui concerne les noms de lieux. À la fin du 18e siècle, la Révolution française a modifié une foule de toponymes. Selon Henri Dorion, environ 80% d’entre eux ont été rétablis avec la restauration de la monarchie. La Russie du début du 20e siècle a aussi expérimenté quelque chose de semblable après l’implantation du système soviétique. Des milliers de noms de lieux auraient été changés. À partir de 1991, à la suite du démembrement de l’Union soviétique, une nouvelle phase de dénominations s’est mise en marche.

«La toponymose, cette grave maladie s’attaquant au cerveau des dictateurs qui se prennent pour des dieux, a connu en Union soviétique une épidémie de grande envergure, raconte l’auteur dans son livre. Iossif Djougachvili, qui avait pris le nom de Staline, signifiant «D’acier», dès les débuts de ses activités révolutionnaires, a mis en place une nomenklatura qui a développé un culte de la personnalité totalement inédit. En quelques années, le nom de Staline est apparu à des milliers d’exemplaires aux quatre coins de l’Union soviétique et de plusieurs pays voisins. En 1932, la ville de Kuznetsk a pris le nom de Stalinsk. Plus tard, plusieurs villes soviétiques ont perdu leur nom qui rappelait l’un ou l’autre des acolytes de Staline. Serguei Mironovitch Kirov, son bras droit, avait donné son nom à plusieurs cités: Kirov, Kirovgrad, Kirovograd, Kirovsk, Kirovsky.»

Le phénomène de la décolonisation en Afrique, amorcé dans les années 1960, a vu un nombre remarquable de noms de lieux être changés. Les puissances coloniales avaient donné des noms de lieux inspirés par leur pays d’origine. Ces toponymes ont été remplacés par des noms locaux.

Travailleur infatigable, Henri Dorion poursuit sa collaboration avec les Éditions GID. En 2020, il publiait à cet endroit Îles du monde: 365 questions, 365 réponses. En 2021, il signait l’ouvrage Le monde autochtone du Québec: 365 questions et réponses.

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