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Une nouvelle chaire sur les insectes comestibles s'attaque au gaspillage alimentaire

L'Université Laval veut participer au développement durable en confiant à la professeure Marie-Hélène Deschamps la Chaire de leadership en enseignement en production et transformation primaire d'insectes comestibles

Par : Alexandra Perron
Les larves d'insectes sont voraces et nous rendent service en se nourrissant de déchets, qu'elles détournent de la biométhanisation, de l'enfouissement ou du compostage. Elles peuvent ensuite nourrir à leur tour les animaux monogastriques.
Les larves d'insectes sont voraces et nous rendent service en se nourrissant de déchets, qu'elles détournent de la biométhanisation, de l'enfouissement ou du compostage. Elles peuvent ensuite nourrir à leur tour les animaux monogastriques.

Imaginez une boucle où des déchets deviennent des protéines. Des résidus d'épicerie, de meunerie ou de pêche commerciale servent à nourrir des larves d'insectes, elles-mêmes transformées pour nourrir la volaille, le porc ou les poissons qui nous sont destinés. Alors qu'au Canada 30% des aliments sont gaspillés et 58% des résidus organiques d'origine alimentaire sont perdus dans la chaîne de production et d'approvisionnement, l'élevage d'insectes comestibles vient court-circuiter ce gaspillage. L'Université Laval lance une nouvelle chaire de leadership en enseignement consacrée à ce domaine en émergence, une première au pays.

Cette annonce arrive quelques jours avant la quatrième conférence internationale Insects to Feed the World, qui se tiendra du 12 au 16 juin au Centre des Congrès de Québec. L'événement est organisé pour la deuxième fois par une équipe de l'Université Laval, dont fait partie Marie-Hélène Deschamps, titulaire de la nouvelle Chaire de leadership en enseignement en production et transformation primaire d'Insectes comestibles.

Marie-Hélène Deschamps

Le transfert des connaissances est l'une des missions de la chaire, tout comme la formation, la recherche et le développement. «On a comme objectif d'équiper les agronomes de demain», résume la professeure adjointe à la Faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation. Elle s'affaire déjà à intégrer des modules dans les cours offerts aux trois cycles et elle est en train d'élaborer un cours de production d'insectes prévu pour la session d'hiver 2023. Le volet enseignement débordera des murs universitaires, avec des activités dans les écoles primaires, secondaires et dans les cégeps. 

Économie circulaire

Depuis 2015, Marie-Hélène Deschamps s'intéresse à la valorisation des matières organiques résiduelles et à la production en masse d'insectes comestibles, appelée entomoculture, vouée à l'alimentation animale. L'Université possède d'ailleurs une colonie expérimentale de mouches soldats noires au pavillon Charles-Eugène-Marchand. 

La colonie expérimentale de mouches soldats noires au pavillon Charles-Eugène-Marchand

L'intérêt pour les insectes va au-delà des protéines et des lipides de qualité qu'ils représentent. Ces petits invertébrés nous rendent service en se nourrissant de déchets, qu'ils détournent de la biométhanisation, de l'enfouissement ou du compostage, explique la professeure. «On est comme un cran avant dans la hiérarchisation et la valorisation des résidus alimentaires. Le principe de l'économie circulaire est de toujours tourner le plus rapidement possible.»

Selon la biologiste, au Québec, tout le monde n'est pas prêt à passer à l'entomophagie, soit la consommation d'insectes par les humains. Une petite retenue due au dédain. «Même si on travaille là-dessus, ça va prendre quelques générations avant qu'on soit capable d'avoir une success story comme on a eu avec les sushis, par exemple.»

Mais les animaux d'élevage n'ont pas cette réticence à manger les larves de mouche soldat noire, de ténébrion meunier ou de grillon, les trois insectes produits dans la province. Au contraire, dit-elle en parlant plus particulièrement des animaux monogastriques, comme la volaille, le porc et les poissons. Les poules ne picorent-elles pas naturellement des petits vers?

La filière s'organise

Si le marché des insectes comestibles est plus prometteur dans le secteur de l'alimentation animale, le Québec accuse entre 10 et 15 ans de retard par rapport à l'Europe, estime Marie-Hélène Deschamps. Sans parler des pays asiatiques ou africains, où cette approche est bien intégrée. «Ici, on est en train de structurer les choses», indique la professeure, qui est aussi présidente de la Table filière d'insectes comestibles du Québec, regroupant 32 membres. 

Les défis sont nombreux pour les producteurs d'insectes. Ils doivent trouver les meilleures sources de matières organiques résiduelles, s'occuper eux-mêmes de l'abattage, faire une transformation primaire. Ils doivent obtenir une accréditation de l'Agence d'inspection des aliments du Canada s'ils visent l'alimentation du bétail. Étonnamment, il y a plus de réglementations pour produire un aliment destiné au bétail qu'à la consommation humaine. «Beaucoup de questions se posent à tous les niveaux de la production», souligne la professeure, en mentionnant que cette industrie est encore très marginale.

Un enjeu de taille est d'offrir un grand volume pour répondre aux besoins des producteurs d'animaux d'élevage, comme le porc, et faire réduire les prix. Pour l'instant, les petits stocks produits sont surtout écoulés pour l'alimentation humaine ou celle des animaux domestiques.

Autre préoccupation, Marie-Hélène Deschamps mentionne que les déjections d'insectes, appelées frass en anglais, ont un énorme potentiel agronomique et pourraient servir d'engrais, mais il y a beaucoup de défrichage à faire de ce côté. Alors que les insectes sont des animaux comme les autres, leurs déjections ne sont pas reconnues comme du fumier animal. Avec son équipe et ses partenaires, la professeure travaille à ce grand brassage d'idées.

«Le lancement de cette chaire traduit la volonté de l'Université Laval de participer au développement durable et de construire l'agriculture de demain», a pour sa part commenté la rectrice de l'Université Laval, Sophie D'Amours.

Cette création a été rendue possible grâce à un soutien financier de 635 000$ sur une période de cinq ans provenant de 14 partenaires: Enterra, RECYQ-QUÉBEC, Sanimax, Aspire, TELUS, Équilibre Protéine d'Insectes, Hagen, Entosystem, le Centre de développement bioalimentaire du Québec, le Fonds Germain-Brisson, Jefo, Protix, l'Institut national d'agriculture biologique (INAB) du Cégep de Victoriaville et la Corporation de développement économique Victoriaville et sa région.

Insects to Feed the World

Quant à la conférence Insects to Feed the World, elle regroupera environ 350 personnes de tous les horizons et de tous les pays. Marie-Hélène Deschamps rappelle que la production d'insectes répond aux objectifs de l'ONU, nécessitant moins d'eau, moins d'énergie et moins de superficie d'élevage. Selon l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture, «d'ici à 2030, plus de 9 milliards de personnes devront être nourries, tout comme les milliards d'animaux élevés chaque année», au moment où «la pollution des sols et de l'eau due à la production animale intensive et le surpâturage conduisent à la dégradation des forêts».

Du 16 au 18 juin, le Grand Marché de Québec accueillera le Marché des insectes comestibles, ouvert au public. Les audacieux pourront se risquer à goûter cette source de protéines.

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Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

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