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Société

Un intellectuel dans la cité

Le chargé de cours Pierre Duchesne signe le deuxième tome de sa volumineuse biographie de Guy Rocher, l’un des architectes du Québec moderne

Par : Yvon Larose
Le livre <em>Guy Rocher, Tome II (1963-2021) – Le sociologue du Québec</em> fourmille d’informations sur plus de 600 pages. On remarquera, à l’arrière du photomontage de la couverture, la une du journal <em>L’Action </em>coiffée du titre <em>Nouveau système scolaire pour le Québec</em>. Sur la photo, Mgr Parent remet un exemplaire de la deuxième tranche de son rapport au premier ministre Jean Lesage.
Le livre <em>Guy Rocher, Tome II (1963-2021) – Le sociologue du Québec</em> fourmille d’informations sur plus de 600 pages. On remarquera, à l’arrière du photomontage de la couverture, la une du journal <em>L’Action </em>coiffée du titre <em>Nouveau système scolaire pour le Québec</em>. Sur la photo, Mgr Parent remet un exemplaire de la deuxième tranche de son rapport au premier ministre Jean Lesage.

Un événement d’importance s’est déroulé le mardi 23 novembre à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec. Cet après-midi-là, les Éditions Québec Amérique ont procédé au lancement d’un livre attendu, soit le deuxième tome d’une biographie pas comme les autres puisqu’elle porte sur l’un des grands intellectuels du Québec moderne, le sociologue Guy Rocher. Ce dernier, aujourd’hui âgé de 97 ans, était présent au lancement en compagnie de l’auteur, l’ex-journaliste et ex-ministre Pierre Duchesne, actuellement chargé de cours au Département d’information et de communication et doctorant en communication publique à l’Université Laval.

«Je savais que j’entreprenais un très vaste chantier qui allait demander du temps, considérant le fait que Guy Rocher a eu une vie tellement dense dans l’espace public», explique celui qui a publié entre 2001 et 2004 la biographie en trois tomes de l’ancien premier ministre Jacques Parizeau. «Je ne croyais pas que j’allais consacrer autant de temps à ce projet, poursuit-il. Les chapitres s’ajoutant aux chapitres, la production des deux tomes se sera étalée sur cinq ans.»

Dans le cours de ce chantier, Pierre Duchesne aura réalisé 53 entrevues avec le sociologue. Il a aussi interviewé 50 personnes l’ayant connu. Sa recherche documentaire fut considérable. Il a notamment consulté les archives personnelles de Guy Rocher, les fonds d’archives de l’Université Laval, dont celles du père Lévesque, de Mgr Parent et du professeur Léon Dion, ainsi que des procès-verbaux, entre autres ceux de la Commission royale d’enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, également appelée commission Parent. Dans les années 1960, cette instance a largement contribué à la démocratisation du système scolaire québécois. Guy Rocher en était membre. Il a été le corédacteur du rapport Parent, lequel recommandait notamment la création d’un ministère de l’Éducation, la création des cégeps en remplacement des collèges classiques, l’école obligatoire jusqu’à 16 ans et l’accès pour tous à l’université. Les autres procès-verbaux consultés par le biographe sont ceux du Conseil des ministres du premier gouvernement Lévesque. Enfin, il a compulsé la très grande majorité des textes écrits par Guy Rocher durant sa longue carrière.

Le livre Guy Rocher, Tome II (1963-2021) – Le sociologue du Québec fourmille d’informations sur plus de 600 pages. Ses 34 chapitres s’ouvrent sur un titre évocateur, «L’État se détache de l’Église», et se ferment sur un titre non moins évocateur, «Témoin d’un siècle». «Toute sa vie, Guy Rocher a été au cœur du débat politique et social, souligne Pierre Duchesne. Il a été un personnage qui pose des gestes. Cet intellectuel public a toujours eu comme fil conducteur de descendre de la tour d’ivoire universitaire pour participer activement aux débats de la cité.»

Professeur, haut-fonctionnaire, chercheur

Diplômé de l’Université Laval, ensuite de l’Université Harvard, Guy Rocher entreprend sa carrière d’enseignant à son alma mater. Il y restera une dizaine d’années, avant d’être engagé par l’Université de Montréal. Au fil des ans, il publiera une vingtaine d’ouvrages, dont l’Introduction à la sociologie générale. Paru dans les années 1960, cet important essai de la sociologie contemporaine a été traduit en six langues. L’universitaire a également signé plus de 200 articles scientifiques ou chapitres de livres.

Guy Rocher aura enseigné 24 ans dans les départements de sociologie de l’Université Laval puis de l’Université de Montréal.

«En décembre 1976, raconte Pierre Duchesne, le nouveau ministre d'État au Développement culturel et scientifique du gouvernement Lévesque, Camille Laurin, demande à son ami, Guy Rocher, de devenir son sous-ministre, son secrétaire général associé. Celui-ci accepte. À ce titre, il va participer à la rédaction de la Charte de la langue française, la célèbre loi 101. Il agit à ce poste jusqu’en 1979.»

Le haut-fonctionnaire retourne ensuite à l'Université de Montréal, mais cette fois comme chercheur au Centre de recherche en droit public (CRDP). À l’âge de 55 ans, il entreprend une seconde carrière et passe de la sociologie générale à la sociologie du droit. Il revient toutefois dans la fonction publique de 1981 à 1983 comme sous-ministre, à la demande du ministre d’État au Développement social, Denis Lazure. Par la suite, il effectue son retour définitif au CRDP.

Une éthique claire

Tel un sage dans la cité, Guy Rocher agit, écrit et pose des questions. «Cela constitue une forme d’engagement», affirme Pierre Duchesne. Comme professeur, le sociologue s’abstient de faire la promotion de telle tendance sociale ou de telle idéologie. «Il laisse l’étudiant tracer son chemin, explique le biographe. Un enseignant n’a pas à faire les deux. Il étale le savoir, mais il n’a pas à convaincre, à endoctriner. Guy Rocher a toujours été très clair à ce sujet.»

Pierre Duchesne dédie le second tome de sa biographie à l’ensemble des enseignants dans les termes suivants. «À tous les professeurs, écrit-il, ces bienveillants éducateurs, inspirants enseignants, éveilleurs de jeunes esprits.»

«Dans ce monde agité, soutient-il, le professeur a un rôle très valorisant d’accompagner de jeunes esprits vers l’avenir pour que ceux-ci fassent de bons choix. Nous sommes dans une société du savoir. Il faut rendre hommage aux enseignants. Dans cet esprit, lorsque j’étais ministre, j’ai créé, à l’occasion des célébrations entourant le 50e anniversaire du rapport Parent, deux nouveaux prix récompensant la qualité de l’enseignement ainsi que l’inventivité des méthodes de transmission du savoir. Le prix Paul-Gérin-Lajoie récompense une ou un enseignant du niveau collégial tandis que le prix Guy-Rocher récompense une ou un enseignant du niveau universitaire.»

Langue française, laïcité et indépendance politique

À la retraite depuis une dizaine d’années, Guy Rocher est demeuré actif comme chercheur. Cet intellectuel respecté publiera sous peu un traité sur la sociologie du droit. Sa voix, elle, continue encore aujourd’hui d’être entendue, comme ce fut le cas en septembre 2021 à Québec lors de la commission parlementaire sur le projet de réforme de la Charte de la langue française. Durant son allocution, le sociologue s’est dit en faveur de restreindre l’accès aux cégeps de langue anglaise pour les étudiants francophones et allophones. Il appuie la proposition du Parti libéral voulant que ces cégeps imposent trois cours donnés en français à tous leurs étudiants. Et il salue notamment la volonté de créer un commissaire à la langue française. Enfin, il estime qu’en 1977, le gouvernement aurait dû étendre la loi 101 jusqu’au cégep, voire jusqu’au baccalauréat.

Quelques mois auparavant, début avril, en prévision de la tenue de la commission parlementaire de septembre, Guy Rocher avait invité publiquement le ministre Simon Jolin-Barrette à devenir «le Camille Laurin de la CAQ» et à adopter des mesures fermes et claires en faveur de la protection de la langue française.

Le 20 avril 2021, jour de l’anniversaire de naissance du sociologue, le juge Marc-André Blanchard de la Cour supérieure du Québec rend public son jugement, un document de 239 pages. Celui-ci a pour effet de maintenir la Loi sur la laïcité de l’État, mais soustrait les commissions scolaires anglophones à l’interdiction du port de signes religieux en invoquant la Charte canadienne des droits et libertés qui protègent les minorités linguistiques dans la gestion de leurs écoles. Le même jour, Guy Rocher prendra connaissance du jugement «avec beaucoup de colère».

Dans sa conclusion, Pierre Duchesne écrit que «le presque centenaire Guy Rocher est infatigable lorsqu’il s’agit de défendre des principes auxquels il tient. L’activisme dont il fait preuve, même âgé de 97 ans, démontre qu’il n’y a pas d’âge pour s’indigner et que l’on n’est jamais trop vieux pour s’engager dans la cité. Penseur du collectif, il a cru à la démocratisation de l’éducation, à une langue commune et à un État laïc et indépendant pour les Québécois.»

Selon lui, le sociologue continue à croire en ces trois idéaux que constituent la langue française, la laïcité et l’indépendance politique du Québec. «Pour Guy Rocher, dit-il, ces piliers de sa pensée et de son action gardent leur pertinence. Il n’y a pas de désenchantement chez lui. Il a vu une société ultra-catholique devenir laïque. Avec la commission Parent, il a contribué à accroître le niveau de scolarisation de la population québécoise. Sur le plan politique, il continue à croire à la grandeur de la société québécoise, malgré deux échecs référendaires et les questions soulevées par la notion de souveraineté dans un monde mondialisé. Les trois éléments ont déterminé sa vie.»

Le biographe voit Guy Rocher comme une vigie pour la société québécoise. «Il s’est construit une place importante dans notre histoire collective, soutient-il. Il va laisser une empreinte avec le temps dans notre mémoire.»

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